SILENCESIDA
Russie, Malawi, Ouganda et Brésil.

Reportages réalisés entre 2000 et 2002,30 photographies.
Comment mettre des visages sur le fléau et ses statistiques qui ne parlent plus, tant elles sont inhumaines ?
Cette série de 4 volets sur les inégalités dans l’accès aux traitements et les conséquences sociales du fléau est une réflexion sur l’écriture photographique qui s'inscrit dans la continuité de la problématique de la Santé.
Au-delà de la tradition du reportage, la série SILENCESIDA est uniquementconstituée de portraits d’individus au regard tourné vers l’objectif, accompagnés durécit de quelques mots, simples, sur leur condition de malade.
L’horreur des injustices face à l’accès aux soins se lit alors dans les textes,l’humanité dans la dignité de leurs regards.

 

  Russie, une jeunesse sacrifiée

Natacha et Nastia, 16 ans
Elles n’ont qu’une seringue pour deux.
Elles se prostituent pour vivre. Natacha est depuis six ans dans la rue, Natia a perdu un enfant à la naissance à cause de la consommation d’héroïne.
Elles vivent dans un squat à cinq dans un lit.
     

La toxicomanie à Saint-Pétersbourg est en pleine explosion. Les causes principales sont l'arrivée de l'héroïne par les pays du sud de l'ex-URSS et l'augmentation du chômage dans les banlieues dortoirs de la ville. On peut comparer la consommation et les consommateurs d'héroïne de Saint-Pétersbourg aux jeunes consommateurs de haschich en France. Des jeunes, seuls ou en bande, qui se shootent juste parce que " c'est sympa ", que " c 'est pas cher ", et que " tout le monde le fait "...
On rencontre alors des jeunes de quinze ans inconscients des risques qu'ils prennent lors des échanges de seringues.
A cela, s'ajoute un gouvernement qui fait passer des lois réfrénant les possibilités de la presse à évoquer la drogue et à faire des campagnes de sensibilisation, qui crée des départements particuliers, sans médicament, pour les séropositifs dans les prisons. Et qui refuse de soigner les toxicomanes atteints du VIH parce " ce sont des drogués ". Le gouvernement russe refuse toute forme de prévention pour endiguer ce fléau.
Les dépistages permettent d'établir une courbe qui n'est pas prête de s'infléchir tant le changement des mentalités n'est pas la priorité de ce gouvernement.   Le nombre de séropositifs en Russie a pratiquement été multiplié par dix au cours des quatre dernières années. Environ 90% des contaminations sont dues à la toxicomanie et les toxicomanes n'ont toujours pas accès aux traitements.

   
  Malawi et Ouganda, une génération décimée


Amos Banda, 9 ans
Il a le sida.
Toute sa famille est morte.
Il a été recueilli par ses voisins.
A l’école, il était le premier de la classe…
…mais il n’y va plus.
Il n’a même plus la force de manger.

 

Alors que le prix des trithérapies baisse et que les populations des pays du Nord commencent à ne plus mourir du sida, le Malawi (11,2 millions d’habitants en 2002), au sud de la Tanzanie, demeure un des pays les plus touchés par le fléau. Une prévention qui n’arrive pas à percer les voiles du tabou Sexe, et une catastrophe pour une génération décimée.
Dans le sud du Malawi, une personne " sexuellement active " sur trois est séropositive. Beaucoup ne le savent pas ou ne veulent pas le savoir. 80% des admissions à l’hôpital sont relatives au sida, et huit à neuf cas de tuberculose sont liés au fléau, mais ici on préfère croire que c’est la tuberculose ou le palu qui tuent, pas le sida.
Cette génération, touchée de plein fouet par la maladie, laisse derrière elle des enfants, livrés à des grands-parents qui n’ont ni la force, ni les moyens de les élever. Selon les estimations, le pays compte au moins un million d’orphelins. Ces enfants, parce qu’ils n’ont même pas les moyens d’avoir des vêtements pour aller à l’école, n’ont pas accès à l’éducation. Ils sont alors livrés à la rue, accomplissant des taches domestiques pour ramener quelques kouachas (la monnaie locale) à ce qui reste de leur cellule familiale. Soutien de famille... à dix ans.
La prostitution ou le vol pour survivre, une génération se précarise. Aujourd’hui, plus d’une femme enceinte sur trois est séropositive. Un enfant sur quatre ne vit pas sa cinquième année, et un sur trois est voué à devenir orphelin... A ce rythme, la population du Malawi aura diminué de 15% dans quatre ans.
L’Ouganda, un des premiers pays touchés par le sida, a tenté assez vite de prendre en main son fléau. Mais là aussi le poids du tabou et la stigmatisation pousse les malades à se cacher. La prévention officielle prône l’abstinence, les veuves du sida abandonnent leurs enfants plutôt que de risquer de ne pas pouvoir se remarier. L’Ouganda compte plus de deux millions d’orphelins et toujours pas de traitement.
Au Malawi et en Ouganda, les conséquences sociales du fléau se font déjà sentir. Outre le fait que les enfants n’ont pas accès à l’éducation, les professeurs meurent plus vite qu’ils ne sont formés. Une génération décimée laisse derrière elle des enfants sans cadre, sans cellule familiale, sans éducation, sans avenir.

   
  Brésil, génériques pour tous

Kidson, 2 ans
Il est né séropositif aux tests.
Parce que sa mère a reçu un traitement pendant sa grossesse, les tests sont négatifs depuis quatre mois…
 

Pays d'Amérique Latine le plus touché par le fléau avec 600 000 cas, le Brésil a décidé de prendre sa maladie à bras le corps. En 1997, le nombre de morts ne cesse d'augmenter. Les laboratoires détenteurs de brevets relatifs à la maladie ne rendent toujours pas leurs traitements accessibles à tous. Alors, le gouvernement brésilien poussé par les organisations non-gouvernementales locales, décide de rétablir la justice sociale en passant outre les lois sur les brevets.
Commence alors la copie des médicaments relatifs au sida. La conséquence sociale est directe. Les traitements et les trithérapies sont disponibles, et distribuées. Les individus les plus démunis, même dans les bidonvilles, ont accès gratuitement aux traitements. Les économies réalisées sur les budget de la santé en matière d'hospitalisation couvrent les coûts de fabrication de médicaments génériques.
Aujourd'hui, les femmes sous-traitement pendant leur grossesse ont plus de neuf chances sur dix que leur enfant fasse sa séroconversion et redevienne négatif.   Le nombre de morts a diminué de moitié en trois ans. Les familles se ressoudent, et la vie reprend ses droits.